Source Gallica de la Bnf du 27 novembre 1905
   
 

DU MUSIC-HALL A L'OPÉRA
CHEZ MM. ISOLA FRÈRES


---- Voir les frères Isola est chose aisée, car leur urbanité est bien connue mais les interviewer est beaucoup plus difficile, surtout quand il s'agit comme aujourd'hui, d'obtenir d'eux quelques détails complémentaires sur leur demande de concession du privilège de l'Opéra.
---- Aussi, quand, cet après-midi, nous leur avons fait part de notre désir, se sont-ils, tous deux, fort aimablement d'ailleurs, mais fermement retranchés derrière cette réponse. Nous ne pouvons rien dire, tant que le ministre n'a pas examiné notre projet.

---- Que faire? Insister eût été inutile nous nous retirâmes donc; mais, pour revenir bientôt, non plus en journaliste, mais comme le simple représentant d'une grande maison de plomberie.
----- Madame, dîmes-nous à la concierge, nous sommes chargé, par MM. Isola de faire une réparation dans la pièce attenant à leur cabinet de travail; pouvons-nous monter?..
----- La brave femme alla s'enquérir auprès des frères Isola, qui, très occupés et ne sachant de quoi il s'agissait, durent lui faire une réponse évasive; mais, la concierge consentit néanmoins à nous laisser pénétrer dans la pièce en question. C'est tout ce que nous voulions et, pendant que nous faisions le simulacre de vaquer à des occupations imaginaires, nous eûmes la bonne fortune d'entendre, par une porte entr'ouverte les déclarations suivantes que les frères Isola faisaient à une personnalité artistique très connue:
---- Si nous obtenons la direction de l'Opéra, nous ne nous contenterons pas de reformer, mais nous innoverons aussi! Il ne s'agit plus, en effet, d'être l'esclave de méthodes surannées et de prétendre que l'on ne peut faire mieux parce que le vaisseau de l'Opéra est trop grand.
---- A quoi bon, en outre, commencer à huit heures les représentations ? Puisqu’à ce moment-là les trois quarts de la salle sont vides, et qu'il suffirait amplement de lever le rideau à huit heures et demie pour terminer à minuit? Autrefois, on dinait à six heures et l'on se rendait par conséquent plus tôt au théâtre: de nos jours on dîne a sept, il ne faut pas t'oublier.
---- Ce sont là de vieilles habitudes que l'on conserve. Tout comme il est de règle de frapper trois coups avant le lever du rideau. Pour les supprimer, il n'y aurait qu'à vouloir le faire!

---- Eh bien! Il en est pour cela comme pour bien d'autres choses. Ainsi nous ne pouvons pas admettre que notre Académie nationale de musique ne donne pas des représentations chaque jour pendant la saison; il y a un nombre considérable d'Anglais qui viennent passer à Paris la journée du dimanche, parce que ce jour-là tout est fermé à Londres, et qui iraient bien volontiers à l'Opéra si celui-ci était ouvert. Donc autant d'argent de perdu; c'est inadmissible! Nous autres, nous donnerons, le dimanche, des représentations à demi-tarif pour que ceux qui ne peuvent payer 17 ou 18 francs un fauteuil puissent tout de même aller à l'Opéra et, pour que celui-ci joue tous les jours, du 1er octobre au 10 mai, nous donnerons, les mardis et jeudis, des grands-concerts, genre Cotonne-Lamoureux.
---- Les moins fortunés auront à leur disposition le Théâtre populaire; celui-ci permettra de faire jouer un grand nombre d'artistes, premiers prix du Conservatoire, qui actuellement, ne peuvent se produire en raison du nombre insuffisant de représentations. Ce théâtre sera également profitable aux jeunes auteurs dont les pièces dorment trop souvent dans les cartons.
Une partie des huit cent mille francs de la subvention allouée par l'Etat à l'Opéra, et une partie des bénéfices réalisés serviront à augmenter les ressources du Théâtre populaire. Et M. Vincent Isola ajouta :
---- Nous voulons, a l'Opéra, faire beau et grand procéder à ta réfection du matériel, des décors et accessoires des pièces du répertoire, inonder la salle de flots de lumière, pour que notre Académie nationale de musique soit telle que nous la rêvons. Nous nous entourerons de toutes les garanties artistiques nécessaires, en demandant le concours des personnalités musicales les plus renommées
----
En un mot, nous ferons beau et grand vous verrez. Et nous réaliserons notre programme sans rien demander aux pouvoirs publics.
---- Sur ces derniers mots, pleins de promesses, les frères Isola reconduisaient leur visiteur jusque sur le seuil de leur cabinet de travail, pendant que nous affections d'être plongé dans la contemplation d'un appareil quelconque, simplement pour éviter d'être reconnu.
---- Mais les frères Isola, nous en sommes convaincu, ne nous en voudront pas : péché avoué doit être pardonné. Et puis ils sont si charmants !

P.D’ASSANCE