VINCENT ISOLA EST MORT

Article du "Spectateur" en date du jeudi 4 septembre 1947



Avec Vincent Isola, qui vient de mourir, disparaît une des figures les plus caractéristiques du Paris d'avant la tourmente, de ce Paris tellement proche et portant déjà si lointain que les jeunes générations ne sauront b

ientôt plus ce qu'il représentait d'attirance et de douceur de vivre.
Car les Isola appartiennent à une époque déterminée. Elle était déjà révolue lorsqu’il y a deux ans, l’aîné Emile, disparut le premier. Ils avaient donné ce spectacle rare, d’une solidarité fraternelle que rien ne put entamer, d’une ascension parisienne obtenue par un curieux mélange d’obstination et d’intuition au début, puis la chance étant venue, par une audace longtemps heureuse, une affabilité légendaire et une scrupuleuse droiture. Ils aimaient leur métier et en conservèrent jusqu’au bout le respect et même l’émerveillement.
On connait leur carrière .Il semble qu'elle se soit placée pendant longtemps sous le signe d'un bonheur constant. Il n'en est pas de plus imprévue. Il n'en est aucune qui témoigne d’une aisance aussi souple dans sa réussite. Venus d’Algérie, les Isola parurent d’abord comme prestidigitateurs à ce petit théâtre des Capucines dont ils devaient bientôt assurer les destinées artistiques. Tour à tour directeurs d’établissements aussi différents que Parisiana, l’Olympia, les Folies-Bergère, l’Opéra-Comique, Mogador, Sarah Bernhardt, ils y firent preuve de vertus d’adaptation et d’imagination, d’un goût de qualité et du faste équilibré par un sens des nécessités administratives qui donnèrent à toutes leurs entreprises un rythme surprenant.
On les voyait partout à toutes les générales, Emile un peu voûté, Vincent droit et monoclé. Ils connurent la popularité d’être caricaturés et de servir de thème aux revuistes et aux chansonniers. Il leur manquait une consécration encore.
Elle vint à l’heure où la fortune lassée se détourna. Ils acceptèrent l’adversité avec un cran et une dignité qui forcent la sympathie et l’estime. Simplement, ils reprirent leur métier de prestidigitateurs. Emile toujours aussi effacé, simple et gentil, Vincent continuant à porter beau, descendant chaque matin les Champs-Elysées et répondant avec la rigoureuse politesse du dandy aux saluts de ses amis. Il y avait dans ce redressement des épaules, dans cette volonté de ne pas abdiquer, une leçon de tenue et d’allure plus émouvante peut-être que si le destin se fût montré clément jusqu’au bout.

Y.N