LE JOURNAL
18/07/1936
   
 
Source Gallica
   
   
 
 

        Les frères Isola reprendront, à la rentrée, le numéro de prestidigitation avec lequel, sous Carnot, ils débutèrent à Paris, dans la salle — qui n'était pas encore le théâtre des Capucines.
             Ceux qu'on qualifia tant de fois de « fastueux directeurs » sont ruinés aujourd'hui. La crise, qui sévit plus, encore au théâtre qu'ailleurs, peut-être aussi une confiance trop grande en leur étoile, ont détruit en peu de temps la fortune que ces travailleurs avaient mis tant d'années à édifier: au théâtre, tout est décors, et il semble même que les écus, les billets de banque qu'on manie dans ce royaume des illusions proviennent toujours du magasin des accessoires.
           Les Isola ont été les grands amuseurs de Paris : que de succès légendaires ils ont collectionnés au cours de leurs quarante-ans de théâtre! Et que de millions représenta pour eux le droit des pauvres! Pauvres, ils le sont devenus ou redevenus. C'est l'histoire de bien des directeurs, auteurs et artistes : la pauvreté des autres a des droits sur eux mais, leur pauvreté n’a de droits sur personne.
               Les Isola ne sont tout de même pas des isolés, bien qu' Ovide ait dit, en latin, dans les pages roses du petit Larousse : « Tant que tu seras heureux, tu compteras beaucoup d'amis. » (Je crois d'ailleurs que cette pensée cruelle, n'est pas très juste : on n'a peut-être de vrais amis que lorsqu'on est malheureux, alors que le succès, la fortune créent le plus souvent, de la jalousie, de l’antipathie et même de la haine.) Quoi qu'il en soit, la « rentrée » des Isola comme prestidigitateurs est patronnée par de nombreuses personnalités parisiennes.

           Même s'ils ratent quelques-uns de leurs tours , dame! depuis le temps. on les acclamera. Pendant un soir tout au moins, Paris se souviendra. N'importe, c'est d'une autre manière que les anciens directeurs des Folies-Bergère, de l'Opéra-Comique, des théâtres Mogador, Sarah-Bernhardt, etc., étaient naguère des « magiciens », et ils auront un sourire amer en cueillant, au nez de leurs nouveaux spectateurs, quelques pièces de cent sous.
       Sans doute, il se trouvera des Caton pour dire:
        - Pourquoi cette double infortune nous paraîtrait-elle plus digne d'intérêt que la déconfiture de Tartempion ? Les Isola sont venus, nous les avons vus, ils ont vaincu, et maintenant les voilà « sur le sable », comme tant d'autres. Histoire banale ! Seulement, le projecteur darde volontiers son rayon sur les victoires et les désastres de théâtre ;
            Possible, mais constatons que ce coup du projecteur ne manque pas, en la circonstance, d'à-propos. Il met en pleine lumière un bel exemple de résistance morale, d'énergie, d'optimisme quand même. Les frères Isola, qui ne sont plus jeunes, tiennent tête au destin et, courageusement, après l'expérience de tant de dures réalités, redeviennent illusionnistes, comme à leurs débuts. Voilà bien ce qui s'appelle « refaire sa vie ». C'est une leçon pour ceux qui, au premier revers, jettent le manche après la cognée, et ils sont nombreux.

                                                                                                  Clément VAUTEL.