source BNF                                                                                                                       du mardi 17 octobre 1913    

             
       source: BNF                                                                       du mardi 17 octobre 1913          
         

Les nouveaux directeurs de l'Opéra-comique : Ce que dit M. P.B. Gheusi

   
 

         - Mais non, rien d'officiel encore, nous dit tout d'abord M. Gheusi, sauf que depuis huit ans je suis successeur éventuel, depuis ce matin successeur désigné par le ministre. Mais ma nomination n'est pas encore chose faite…
       Juste à ce moment la sonnerie du téléphone retentit : j'assiste à une conversation hachée de silences, entre le président du Conseil et le directeur de l'Opéra-Comique. Le récepteur raccroché, M. Gheusi se tourne vers moi : « Si, cette nomination est chose faite. M. Barthou m'en avise à l'instant: dans deux ou trois jours elle sera signée. Je puis donc me laisser maintenant interviewer, et vous dire ce que je compte faire à l'Opéra-Comique, avec les frères Isola.
       "Tout d'abord je veux vous exprimer combien étroite sera notre collaboration. Je suis très heureux d'être aux côtés d'hommes aussi droits, aussi loyaux, aussi honnêtes…Et à ce propos dites bien qu'il n'y aura pas dans nos attributions, comme on a tenté de le faire croire, de cloisons étanches, les uns s'occupant exclusivement de l'administration sans toucher aux questions artistiques et vice versa. Nous travaillerons tout trois entièrement en commun, parfaitement d'accord. Et si nous devons nous répartir parfois le travail ce sera d'une entente commune.
         " Ce que je vais aussi vous dire c'est mon admiration pour mon prédécesseur, et mon vieil ami, Albert Carré, qui a fait de l'Opéra-Comique ce qu'il est aujourd'hui.
         " Je tâcherai à ne pas lui être inférieur, je poursuivrai son œuvre, et la voie qu'il a tracée. D'ailleurs je suis depuis longtemps de la maison.. J'y ai travaillé à l'avant-scène, depuis de longues années, comme j'y travaillerai encore, plus que jamais, car je pense profondément faire œuvre artistique. Oui, je suis de la maison…
        Songez que j'ai eu plus de quinze actes joués salle Favart et que la dernière œuvre qu'est en train de mettre en scène Albert Carré est le Céleste, fait en collaboration par Gustave Guiches et moi.
          " J'ai même fait représenter à l'Opéra-Comique certaine Guernica, en trois actes, dont la musique était justement du "directeur de la musique" que nous avons demandé au ministre de nous adjoindre, mon vieil ami et collaborateur Paul Vidal. Vous voyez que nous serons tous étroitement et indissolublement unis et que cette multiple direction ne sera pas moins ferme et moins "une"qu'une direction unique.
Mais vous me verrez à l'œuvre, vous verrez que toutes mes forces, que toutes nos forces seront mises au service de l'art, comme l'ont toujours été celles de M. Albert Carré, et que nous serons animés de la même volonté de faire de belles choses…
        " Mon plus profond désir serait qu'on ne s'aperçût-pas, que personne ne s'aperçoive de la transition, pas même à l'Opéra-Comique, que l'Opéra-Comique a changé de directeur; et que tout restât si exactement identique dans la gestion de cette glorieuse scène que l'on croie à un pur changement de noms…
Ajoutons que, suivant le désir exprimé par M. Barthou, les contrats et engagements d''artistes resteront en vigueur jusqu'à la fin de la saison.

Je me suis permis de coloriser les bonnes résolutions qui n'ont pas été tenues, lorsqu l'on connaît la suite des évènements. "Tout nouveau, tout beau" et "la nouveauté s'estompe avec la concurrence". CL

         
 
Chez MM. Isola
   

        Pendant la représentation de Lakmé. Les frères Isola nous font le plaisir et l'amitié de nous recevoir dans le bureau directorial qu'ils occupent depuis 1903 à la Gaîté-Lyrique.  Leur nomination, comme co-directeurs de l'Opéra-Comique avec M. P.-B. Gheusi vient couronner une magnifique carrière de lutte, de travaux successifs et les récompenser des efforts qu'ils ont donnés depuis dix ans, pour servir la cause de la musique française.
        Et ce n'est pas sans une certaine mélancolie que les frères Isola se rappellent la petite salle du boulevard des Capucines, où, les premiers soirs, le bordereau des recettes égalait celui des dépenses, c'est-à-dire 42 Fr50.
          Après avoir fait le tour des salons de la haute société parisienne comme prestidigitateurs, les futurs directeurs de l'Opéra-Comique passèrent un jour devant Parisiana.
               " La fortune sourit aux audacieux », dit un vieux proverbe.
          Allons-y, l'établissement est à prendre, nous en devenons directeurs!
        Et c'est alors pour les frères Isola une nouvelle carrière qui s'ouvre dans le café-concert et le music-hall, à l'Olympia, aux Folies-Bergère, s'efforçant de donner à leurs spectacles un caractère très artistique.
       Ils font la connaissance de Jean Richepin, qui leur apporte L'Impératrice, la musique est de Paul Vidal, le compositeur, qu'ils vont aujourd'hui retrouver comme leur fidèle collaborateur à l'Opéra-Comique. Ils créent à Paris la revue dite à grand spectacle, composent des programmes très éclectiques, engagent Frégoli et Anna Judie, qui signe avec eux son dernier engagement comme chanteuse.
         Depuis longtemps, les frères Isola faisaient un rêve. A tout prix, ils voulaient le réaliser. Pourquoi ? Parce que mille difficultés se présentaient et qu'ils voulaient toutes les surmonter. Ils rêvaient de fonder le lyrique populaire, et, avec l'aide du conseil municipal et de M. Albert Carré, dont ils sont aujourd'hui les successeurs, ils fondèrent à la Gaîté le premier théâtre lyrique populaire.
        Cette direction exige tout leur temps et tous leurs soins. Ils' s'y consacrent, avec ardeur. Soixante-dix ouvrages ont été créés en sept ans, parmi lesquels: Hérodiade, L'Attaque du Moulin, La Flûte enchantée, Orphée, La Navarraise, Hernani, Salomé, Quo Vadis, Don Quichotte, Carmosine et Panurge.
       Voilà ce qu'ont fait les nouveaux directeurs de l'Opéra-Comiqiue. Ils laissent à la Gaîté une belle œuvre, qu'ils sont heureux d'avoir créée et qu'ils s'efforceront de soutenir en prêtant à leur successeur quelques œuvres du répertoire, des artistes et des décors.

 
      Avec leur ami et associé P.-B. Gheusi, les frères Isola vont s'efforcer à l'Opéra-Comique de servir la cause des musiciens français. Fervents admirateurs de M. Albert Carré, ils continueront fidèlement la belle oeuvre qu'il a créée et conserveront à l'Opéra-Comique le premier rang qu'il occupe parmi les grands théâtres lyriques.

 
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